En marchant tranquillement sur les rues, je tombe tout le temps amoureuse des ombres des inconnus qui tremblent sur les trottoirs, ses hommes dont je ne vois que la forme altérée que désire leur donner la lumière ; dans une nuit de campagne totalement opaque, il me serait donc impossible de ressentir la moindre palpitation pour quoi que ce soit, intéressant de penser que je resterais donc raisonnable dans la noirceur totale (c'est une idée fort ennuyeuse qui plairait sûrement à des sadiques puristes), je vous décrirais pendant des heures comment chacun des spectres referment l'âme de son propriétaire , voici quelques critères : sa manière d'hésiter face à la lumière crue, son rythme lent ou effréné à travers tous les obstacles sur son chemin, ses mouvements tels que l'allongement du torse pour ensuite donner aux jambes une apparence d'échasses et la teinte plus pâle ou plus foncée ; il faudrait bien comment j'en suis venu à vénérer seulement le reflet des hommes, tout a commencé avec la gêne paralysante qui me poussait à m'asseoir au fond, or il y avait devant moi, des dos tous différents les uns des autres, je commençai donc à les détailler, un par un, c'est ainsi que dans ses classes, je m'épris de colonnes vertébrales que je pouvais reconnaître n'importe où : dans les corridors bondés de plus de centaines d'étudiants, dans la ligne de la cafétéria, dans la rue, tout allait merveilleusement bien, car ce petit manège me comblait totalement, je passais mes soirées dans la dernière rangée des estrades d'un théâtre ou dans une course où je finissais dernière avec un sourire de victoire, soudain je me fis ambitieuse, je voulais plus me contenter d'une dimension de leur personne, il me fallait voir leurs visages (j'étais réticente, serais-je déçue de ce que je découvrirais ?), je pris alors mon courage et me lançai dans un face à face avec un des dos les plus courbés, les plus parfaits, quelle ne fut pas mon horreur quand je compris que je m'étais exposé au regard de l'autre et donc à son jugement ; vous comprendrez pourquoi le rôle de spectatrice de leur bonheur me suffit amplement, leurs ombres sont si inoffensives, je pourrais facilement les écraser ou les faire disparaître avec un peu de lumière trop forte, je me contenterai donc de la partie bénine de tous et chacun.